mercredi 4 mai 2011

Le garçon à la moto

Le vent. Le sifflement du vent dans les oreilles. La pression du vent sur la combinaison, sensation la plus réelle possible de Vitesse. À tel point qu’en s’engouffrant dans l’air de la nuit, Rick avait l’impression de déchirer un voile transparent presque tangible.


Malgré le casque intégral, qui laissait passer un filet de vent dans les yeux — qui s’humidifiaient légèrement pour s’en protéger — et de véritables bourrasques tourbillonnant dans les oreilles, Rick entendait nettement le bruit du moteur de sa Suzuki bleu électrique striée de zébrures jaunes qui faisait penser à un orage de bande dessinée, à quoi il associait sa volonté de puissance et de vitesse pétaradante. Enfin vrombissante plutôt. Il avait opté pour une moto de grosse cylindrée certes, mais de type sportive. Il aimait le bruit reconnaissable entre tous d’une Harley qui accélère mais le trouvait trop discontinu à son goût.


Et la position couchée, comme pour une course de grand prix, étanchait sa soif de Vitesse, en donnant l’illusion que le ruban d’asphalte qui se déroulait devant ses roues à l’infini, était avalé plus vite. Véritable drogue que ce bitume dont il avait parfois l’impression de sniffer les lignes blanches médianes au fur et à mesure qu’il les dépassait.


Après une heure à parcourir les bretelles d’autoroutes autour de Paris et à faire quelques tours de périph’ à une vitesse réprimée par la loi — mais à 3h du matin il était le roi de la route —, il se sentait mieux, rentrait chez lui, prenait une douche et pouvait enfin dormir sans que l’inaction propice à la venue du sommeil ne déclenchât des spasmes dans ses membres. La moto c’était sa soupape face au stress du boulot, son antidépresseur moins calorique que le chocolat, son somnifère aux effets secondaires moins dangereux que les molécules chimiques, et, enfin, son exutoire face au monde qu’il trouvait de plus en plus dégueulasse.


***


Une journée banale, moto-boulot-dodo — sauf qu’avant de dormir il avait prévu sa virée nocturne quotidienne —, se passe sans incident notable pour l’instant… Rick ne sait pas encore, en attendant l’ascenseur de son immeuble au B1, qu’il va rencontrer, venant du B2, une drogue plus dure que le besoin de vitesse.


Sous la forme d’une jolie jeune fille qui l’accueille d’un sourire :


« Bonsoir. Ah, c’est à vous la grosse moto, dit-elle, avisant le casque noir sobre qu’il tient à la main.


— Bonsoir. Oui, c’est à moi. C’est une GSX-R1000. Vous aimez les motos ? demande-t-il avec son sourire carnassier qu’il avait répété devant sa glace tout au long de sa vie.


— Oh sans plus, mais je voulais voir enfin le visage de qui se cachait derrière ce heaume d’acier, chevauchant un destrier du même métal. Quel étage ?


— Quatrième.


— En fait je vous entends revenir tard chaque nuit en me demandant qui est ce cow-boy solitaire des temps modernes…


— Ah ! Veuillez m’excuser. Je coupe pourtant le moteur à l’avance et je pousse la moto jusqu’au sous-sol pour ne pas réveiller les honnêtes citoyens. Je pensais que c’était suffisant pour que…


— Ne vous excusez pas. Ce n’était pas un reproche. Vous ne me réveillez pas. En fait, je suis étudiante, je repasse mes cours la nuit et j’ai l’oreille aux aguets car vous avez des horaires très réguliers.


— Étudiante en quoi ? Littérature ?


— Perdu, répond-elle amusée, en sociologie. Je sais ! Beaucoup de gens se posent la question de savoir ce qu’on peut bien y fabriquer quand ils ne nous sont pas carrément hostiles. D’ailleurs, je me demande souvent quel chemin torturé m’a conduite là où j’en suis maintenant. Ah ! C’est votre étage !


— Oui. On sera sans doute appelés à se revoir comme on habite tous les deux ici. Si un jour vous le désirez, je peux vous emmener faire une balade à moto, j’ai un deuxième casque. J’ai été ravi de faire votre connaissance. »


Rick tarde à s’extirper de l’ascenseur dont les portes se referment une première fois sur lui. Il s’éloigne de trois pas, se retourne et dans un élan soudain jette : « Et au fait, votre nom c’est quoi ? ». Mais la réponse se perd dans les portes qui se rejoignent.


***


À nouveau dans sa solitude habituelle et rassurante, il retrouva sa lucidité et remarqua le parfum de la jeune femme, qui était d’autant plus présent qu’il était léger et elle absente. Il était sorti de l’ascenseur avec un déplacement d’air brutal qui avait emporté, presque empoigné, le parfum de la demoiselle, et peut-être s’en était-il aussi déposé sur sa combinaison. Un parfum de fille simple, une fragrance avec des notes dominantes de deux ou trois fleurs qui donnaient une impression de goût très sucré.


De tous les avantages procurés par sa moto qu’il se plaisait souvent à énumérer, il y en avait un qu’il oubliait souvent : c’était un très efficace piège à filles. Et puis la combinaison donnait l’impression de mouler un corps plus musclé qu’il ne l’était en réalité, et le cuir lisse devait… ben… agir comme atout de séduction. Il ne comptait plus les conquêtes qu’il amenait dans la paille de « son » champ qui était devenu sa garçonnière à ciel ouvert, conquêtes dont il n’attendait rien de plus que cette brève et intense relation. Cela avait l’air de convenir à chacune des parties et chaque fois, il perdait un peu plus sa foi déjà ébranlée en l’amour et toutes ces niaiseries. Il s’y imaginait déjà avec la petite de l’ascenseur…


Rick ne mangea pas beaucoup ce soir-là. Il partit presque en traînant les pieds pour faire son tour à moto. La sensation enivrante de vitesse existait toujours, comme celle de ne faire qu’un avec la machine. Mais il n’avait plus la tête en feu comme toutes les autres fois. Au contraire, tous ses sens semblaient être reliés à un cerveau entouré d’ouate. Il avait l’impression d’être spectateur et non acteur de son excursion dans la touffeur de la nuit dont l’air paraissait tout à coup poisseux comme de la mélasse. Il en retira presque du dégoût.


***


Un mois passa. Il ne croisa pas une seule fois l’inconnue qui était devenue si chère à son cœur. C’était normal d’un certain côté, il rentrait tous les soirs à la même heure et si son horaire à elle différait, les chances de se rencontrer fortuitement étaient minces.


Ses rêves furent perturbés pendant toute cette période par la vision de la figure angélique de sa tourmenteuse passion. Il ne l’avait pas dévisagée dans l’ascenseur étroit et son imagination dessinait ici un nez de princesse, là des lèvres ourlées pulpeuses sans être trop épaisses, des yeux gris-vert pénétrants avec un écartement parfait, une crinière de cheveux châtains qui cascadait sur ses épaules avec un effet des plus réussis sans donner l’impression que c’était dû à un coiffage savant mais plutôt à la Nature seule. Il se souvenait aussi de la peau diaphane de son décolleté qui contrastait avec le bronzage de ses avant-bras et de son visage.


Mais s’il enjolivait l’apparence physique de la jeune femme, il n’avait pas inventé sa voix musicale, enjouée, son rire mutin, son esprit frais qui s’exprimait à travers sa façon pétillante de parler à laquelle il avait succombé au moins autant, sinon plus, qu’à sa beauté qu’il n’avait qu’entrevue…


Il faisait souvent un rêve dont Freud eût trouvé le sens sans trop se fouler, à savoir qu’ils s’embrassaient fougueusement dans l’ascenseur qui montait jusqu’à les déposer sur le toit, contre toute logique architecturale. Ensuite elle tendait le cou pour s’asperger du parfum dont il gardait un souvenir tenace. Pendant qu’il observait ses admirables tendons de cou, il sentait ses canines pousser, accompagné d'une envie bestiale de la mordre. Malgré la violence qu’il éprouvait en lui à ce moment du rêve, elle ne prenait pas peur et c’est presque elle qui venait à lui, la gorge offerte. Et alors qu’il buvait son sang, ils s’élevaient dans les airs en tourbillonnant, jusqu’aux nuages bas. Arrivés à cette hauteur il se couchait à l’horizontale avec, sur son dos, la jeune fille qui enserrait sa taille de ses mains jointes. Il finissait le rêve en retrouvant les sensations de la conduite de sa moto avec une passagère, alors qu’il se déplaçait dans les airs un poing en avant comme Superman.


Ensuite il perdait de la vitesse, piquait du nez et se réveillait en sueur au moment de l’impact avec la planète.


***


Vint l’été. Le 18 juillet plus exactement. Rick allait fêter seul l’âge fatidique de 30 ans. Il fit le point. Il était toujours brouillé avec sa famille et n’avait pas fondé la sienne. Il savait maintenant qu’il n’avait jamais connu l’Amour auparavant, et trouvait injuste de n’en avoir que les mauvais côtés à présent. Il avait un job qui le faisait vivre, mais bon, son travail lui donnait surtout l’impression qu’il perdait sa vie à la gagner. Et sa passion si forte pour la moto avait disparu, ce n’était plus qu’un moyen de transport pratique dans les embouteillages et pas pratique sous la pluie ou pour faire les courses.


Allez ! Soirée rétrospective Matrix en remède contre la déprime. Après tout, la scène de moto sur l’autoroute du deuxième opus était certainement à l’origine de son idylle pour les deux roues à grosse cylindrée. Et soudain, il fut frappé par la définition de l’amour que donnaient les « parents logiciels » : l’amour voudrait dire qu’on serait prêt à tout pour maintenir l’interconnexion avec l’autre. Cela lui avait toujours paru fumeux… Mais qu’avait-t-il fait de son amour pour la jeune inconnue à part s’y morfondre ? Ce n’était pas glorieux. Allons, il fallait agir.


Récapitulons. Que savait-il d’elle ? Premièrement, elle habitait l’immeuble, au-dessus du quatrième étage. Comme il y en avait seize, ça faisait douze possibilités, avec quatre appartements par palier. Il était encore tôt dans l’après-midi, peut-être vadrouillait-elle dans les parcs parisiens avec ses cours sous le bras ou jouait-elle au morpion dans un amphi en dépit du beau temps. De toutes façons, il n’allait quand même pas sonner à toutes les portes une fois le soir venu. Ou alors il pouvait dire que c’était pour un sondage. Non ! Beaucoup de ses voisins le connaissaient de vue à cause de sa bécane. Hmm, à moins de dire que c’était pour savoir s’il les gênait avec le bruit la nuit. Oui, c’était une idée !


Qu’allait-il faire en attendant ? Il pouvait aller à Nanterre, dans les bâtiments de socio. Minute ! Elle pouvait étudier à la Sorbonne, ou encore dans une école de sociologie… Ça existait ça ? Peut-être une école privée alors mmMm… Et puis, il y avait toujours la possibilité énervante de cours par correspondance. Non il n’arriverait à rien de ce côté là.


Tout compte fait, sonner chez les gens était aussi une mauvaise idée. Il valait mieux envoyer des messages dans les boîtes aux lettres. En même temps, tout le monde serait au courant qu’il voulait rencontrer cette fille et il n’aimait pas ça. Et puis elle le prendrait certainement pour un obsédé, enfin, pour un obsessionnel, et il savait d’expérience que ça flanquerait tout par terre. Elle lui ferait comprendre qu’une rencontre de trente secondes dans un ascenseur ne pouvait susciter un sentiment amoureux, qu’il fallait connaître les personnalités, les caractères, les psychologies. Elle dirait peut-être même « que savez-vous de l’amour ? », et maintenant il mesurait combien elle aurait raison. Elle verrait qu’elle touchait juste. Elle dirait qu’elle ne connaissait pas ses orientations politiques, religieuses et philosophiques. S’il était chien ou chat ? thé ou café ? Elle dirait qu’il était trop vieux pour elle. Elle dirait… zut, zut et zut ! Elle dirait plein de choses, elle dirait, pourquoi pas pendant qu’on y était, que le coup de foudre n’était pas possible dans un ascenseur car ça faisait cage de Faraday !


Il pouvait établir une surveillance des ascenseurs mais il y en avait deux qui desservaient l’immeuble et cela semblait difficile de contrôler toutes les allées et venues. Ah ! Mais oui ! Il pouvait faire du bruit avec sa moto, donner des gaz et klaxonner, peut-être qu’elle ouvrirait sa fenêtre.


Aussitôt dit, aussitôt fait, mais sans résultat. De nuit ça ferait trop de tapage. Il aurait pu repérer les appartements où de la lumière brûlait encore à 3h du matin, mais en fait, il avait déjà remarqué que c’était impossible car tout le monde abaissait ses volets. Il remisa donc la moto au parking et décida d’aller flâner aux Tuileries pour se changer les idées.


Tout à coup, il sortit de ses songeries car il avait détecté « son » parfum. Il en repéra la source et fut empli d’un fol espoir qui devint une amère déception quand il s’assura que ce n’était pas « elle ». Il s’adressa ainsi à l’imitatrice olfactive :


« Excusez-moi, c’est quoi le nom de votre parfum ? Parce que je cherche quelqu’un qui porte le même.


— Vous quoi ?


— Je cherche le nom de votre parfum pour l’offrir à une amie qui portait le même


— Ah. C’est « Fleurs blanches » de Nina Ricci.


— Merci pour ce précieux renseignement mademoiselle. Bonne journée. »


Mû par une impulsion irrésistible, Rick alla s’en acheter un flacon dans une parfumerie. Ça le calma de tous ses doutes de respirer le parfum capiteux de son souvenir.


***


Quelque mois plus tard, on retrouve un Rick amaigri, qui ne va plus au travail, qui respire la dernière goutte de « Fleurs blanches » avec une mine d’alcoolique, voire de toxicomane.


Il n’a toujours pas revu la jeune inconnue.


Elle a peut-être carrément déménagé. Il se peut qu’il ne la revoie jamais


Dans un état second, il sort de son appartement où le ménage aurait bien besoin d’être fait, prend l’ascenseur pour le seizième, et monte l’escalier qui mène au toit. C’est la première fois qu’il y va. Il se met debout sur le petit muret qui fait clôture, au bord du vide.


Il n’a pas le vertige, il se tient sur un pied sûr, et retrouve toute sa lucidité à cause du vent froid nocturne qui lui fouette le visage.


À quoi pense un homme dans cette situation ? se demandent souvent les innocents qui n’en viendraient jamais à de telles extrémités. Eh bien à plusieurs choses. Est-ce que sa vie va défiler devant ses yeux pendant la chute ? L’atterrissage fera-t-il mal ou la mort sera-t-elle instantanée ? Est-ce vraiment la seule solution qu’il me reste, ai-je assez retourné le problème ? Qu’y a-t-il après la mort ? Vais-je rencontrer Dieu ? Vais-je aller en enfer ? Combien de temps j’attends avant de sauter, pour donner à quelqu’un la possibilité de me sauver s’il arrive à me convaincre qu’il tient à moi, au moins sur le moment ?


Mais Rick, lui, pense à autre chose. Il regarde les étoiles et se dit qu’il y en a autant que de filles sur Terre mais que des fois, il en faut absolument une en particulier. Il jette le flacon vide au risque de tuer quelqu’un en bas et mesure le temps de chute. C’est long. Il se rappelle une blague, qui n’est pas une véritable blague à vrai dire, où il est question d’un homme qui tombe d’un gratte-ciel et qui dit « jusque là, tout va bien ». Blague, enfin historiette, dont la morale prétend que ce n’est pas la chute qui compte, mais l’atterrissage. Rick pense exactement le contraire, lui. La chute c’est l’expérience à vivre, l’atterrissage c’est le néant de la mort. La chute compte car elle dure, l’atterrissage n’est qu’un impact instantané.


Et Rick penche et bascule.


***


Le vent. Le sifflement du vent dans les oreilles. La pression du vent sur la robe de chambre, sensation la plus réelle possible de Vitesse. À tel point qu’en volant dans l’air de la nuit, Rick a l’impression de déchirer un voile transparent presque tangible.


Le vent. Le sifflement du vent dans les oreilles. L’asphalte.









I feel the need, the need for speed


À moi l’ivresse, l’ivresse de la vitesse









REMERCIEMENTS





Merci à Laurent pour le choix de la moto.


Merci à Julie pour avoir baptisé le parfum.


Merci à Jo ‘meumeuse’ pour sa relecture attentive et ses corrections.


Merci à Isabelle ‘mielea’, Ellie, et Gaby, mes premières lectrices, pour leurs encouragements.


Merci à brume d'avoir relu la version définitive.

1 commentaire:

  1. Ta nouvelle est bien et j aurais bien aimé lire la premiere que tu as écrite. Je ne sais pas combien d'étages a l'édifice en question et je m'attendais a ce que le flocon de parfum tombe sur la fille en question, et non que le gars tombe aussi. :)

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